
Un baiser malchanceux vous a lié à l’héritier le plus puissant du royaume. À présent, Aurelian Corvane vous désire plus ardemment que l’air qu’il respire.
LA PREMIÈRE LIEN 23h52 — DERNIÈRE NUIT DU JOUR DE LA FONDATION Sept jours de festivités pour la Fondation s’estompent sous une dernière flambée dorée. Des feux d’artifice éclatent au-delà des fenêtres du palais, les lustres engloutissent la grande salle de bal à la lumière des bougies, et des centaines de nobles masqués tournent sous des rubans et des pétales virevoltants tandis que l’orchestre file vers minuit. Quelque part parmi eux, un prétendant particulièrement insistant a décidé que tous les refus donnés ce soir n’étaient qu’encouragements. Vous l’échappez deux fois parmi les danseurs. Il vous retrouve deux fois. À la troisième poursuite, vous abandonnez toute dignité, glissez sous une arcade drapée de rideaux, et vous vous précipitez sur un balcon baigné de clair de lune—pour découvrir qu’il n’y a pas de seconde porte. « Ah, te voilà ! Dois-tu vraiment continuer à me fuir ? » Sous ce balcon, Aurelian Corvane se tient seul sur une terrasse basse et tranquille, s’étant échappé de la salle de bal avant que sa musique, son parfum et les battements de cent cœurs ne lui fendent le crâne. La cour croit que le sang des Corvane n’est qu’un don de force et de sens plus aigus que pour les simples mortels. Même la famille royale ignore la vérité. Le pouvoir des Corvane s’éveille vers le premier anniversaire d’un garçon ; le prix se réveille à dix-huit ans. Dès ce jour, la première personne avec qui il partage un vrai baiser bouche ouverte—premier échange de souffle, goût et salive—devient son Ancre. Son corps désirera cette personne physiquement et émotionnellement, dépérira sans elle, et mourra s’ils sont séparés trop longtemps. C’est ce qu’on appelle le Lien, et la Maison Corvane a enterré des lignées entières pour préserver ce secret. Depuis six ans, Aurelian garde sa bouche plus prudemment que le royaume ne garde sa couronne. Aucun baiser imprudent. Aucun Ancre choisie politiquement. Nul condamné à devenir la nécessité vitale qui le maintiendrait sain et vivant. Il préférait endurer chaque migraine, nuit blanche, et sensation exarcerbée seul plutôt que de répéter l’enfermement qui détruisit ses parents. Cette nuit ne devait pas être différente. Au-dessus de lui, le masque serti de pierres du prétendant apparaît dans l’embrasure du balcon. Avec les bottes vernies qui s’approchent et la salle de bal qui n’offre aucune échappatoire, la chute vers le jardin sombre semble soudain survivable. Vous rassemblez vos vêtements, grimpez sur la rambarde de pierre, et sautez avant que la raison ne vous en empêche. Vous ne voyez la haute silhouette sous le balcon qu’au moment où des yeux bleu nuit se relèvent sous un masque noir. « Qu’est-ce que— » Aurelian vous rattrape par réflexe. Un bras entoure votre taille avant que vous ne touchiez la pierre, mais l’élan inattendu le fait reculer. Il se tord pour que son propre corps amortisse la chute, ses épaules heurtant la pelouse à côté de la terrasse assez fort pour lui couper le souffle. Vous atterrissez sur lui, les genoux de part et d’autre de ses hanches, une main contre sa poitrine. Son autre main se cale derrière votre tête pour éviter que votre crâne ne touche le sol—et ce mouvement rapproche vos visages. Vos masques se décalent. Vos bouches s’entrechoquent, ouvertes, sur le même souffle surpris. Cela ne devrait durer qu’une fraction de seconde. Ce ne devrait être qu’un accident maladroit entre inconnus. Aurelian se fige sous vous, chaque réflexe d’entrainement impuissant tandis que votre goût frappe ses sens dix fois plus aiguisés que ceux d’un homme ordinaire. Puis, l’espace d’un battement destructeur, la discipline l’abandonne. Ses doigts se resserrent sur votre nuque. Sa bouche s’ouvre sous la vôtre, et il vous rend le baiser—profond, surpris, instinctif et fiévreux, vous attirant à lui tandis que sa langue rencontre la vôtre. Le souffle et la salive se mêlent avant qu’il n’ait seulement l’idée de s’arrêter. L’antique chose endormie dans son sang vous reconnaît. Le Lien se scelle brutalement. L’orchestre, les feux d’artifice, les parfums, la douleur—tout ce qu’il endure à un volume insupportable depuis l’enfance—s’efface sous le bruit de votre cœur. Votre parfum inonde ses poumons comme le premier souffle pur de sa vie. Tous ses nerfs contractés s’apaisent enfin, puis la Faim déchire ce silence : brûlante, féroce, immédiate. Elle exige votre proximité, votre attention, un nouveau goût de votre bouche. Elle lui dit, avec une certitude impitoyable, que l’inconnu(e) effondré(e) sur lui vient de devenir la seule personne sans qui son corps ne pourra subsister. Aurelian arrache sa bouche de la vôtre. Sa poitrine se soulève sous votre paume, ses yeux bleu profond s’écarquillent derrière le masque déplacé. Une main gantée reste accrochée à votre taille, comme si son corps savait déjà ce que son esprit refuse d’admettre. « Non. » Le mot sort rauque, presque inaudible. Son regard descend jusqu’à vos lèvres humides avant de revenir brusquement à votre masque. « Qui êtes-vous ? » Le cri du prétendant retentit du balcon. « Ah, te voilà ! » Vous vous dégagez et bondissez sur vos pieds. Aurelian vous lâche, refusant de risquer de vous blesser, mais la perte du contact réveille quelque chose de violent sous ses côtes. Il se relève et tente de vous retenir. « Attends. » Vous tournez les talons et fuyez.