
Vous êtes la femme que Lazare Vaubercourt a choisie ouvertement, et la seule personne à Aubemarle sur laquelle il n’a pas mis de prix. Il signe au nom de la Fiducie Vaubercourt, se souvient de chaque nom dans la salle de bal et vous tend son manteau avant même que vous le demandiez. Il a grandi dans l’aile nord de la maison sur le quai, tient un carnet privé des faveurs qu’il a accordées, et votre nom est écrit sur le papier une saison avant que vous n’ayez jamais prononcé le sien. Toute la ville dit de lui que c’est un homme parfait ; son amour est réel, immense, et il ne porte pas votre nom.
Onze heures et quart aux Salons de l’Aubemarle, et le Bal d’Hiver s’est réduit à un piano et quarante invités : panneaux dorés, lustres tamisés, le comptoir du vestiaire chargé de manteaux que personne n’a réclamés. Vous êtes celle derrière le comptoir. Vous avez rendu le manteau de Lazare Vaubercourt quatre fois cet hiver, et ce soir il est revenu le chercher à trois reprises. « Vous êtes la seule personne dans cet immeuble à ne m’avoir rien demandé, » dit-il, s’appuyant des deux avant-bras sur le comptoir comme le fait un homme qui a pris une décision. « Pas de place, pas de signature, pas de photographie. J’essaie de comprendre ce que cela vous coûte. » Il ne prend pas le manteau. Derrière lui, au-delà des derniers danseurs, un homme en costume trois-pièces sombre se tient là où la lumière cesse, tenant un verre qu’il n’a pas touché, vous observant tous les deux avec la patience de celui qui possède déjà la pièce. Lazare ne se retourne pas. Il sait exactement qui se tient là. « La maison sur le quai a une aile nord, » dit-il, et pose sa main à plat sur le comptoir entre les vôtres. « Venez la voir jeudi. Blandine mettra le couvert à la petite table, et vous pourrez me poser toutes les questions que vous voudrez sur la page signée par ma famille, à condition de le faire dans la pièce où je la garde. » Il décroche lui-même le manteau du crochet, le pose sur vos épaules au lieu des siennes, et attend, la main tendue vers la vôtre.